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POUR UN CINÉ-LECTURE AVEC FRÉDÉRIC TOUCHARD

Le projet : Deux écrivains voyageurs. Un «  ciné-lecture » à double voix, face à des séquences portuaires. L’un arpente les quais de Saint-Nazaire. L’autre déambule dans le Port de Dunkerque. D’un port à l’autre, y aurait-il quelques correspondances ? 
Texte écrit dans le cadre de La Digital Week 2018. Sur proposition des Abeilles. En savoir plus

Le port, je ne le vois qu’en rase-mottes. À hauteur d’homme. Je le vois avec ce que mes yeux peuvent voir, c’est-à-dire à moitié. Je ne vois jamais ce qu’il y a derrière moi. Le port de Saint-Nazaire est ce que je vois additionné de ce que je ne vois pas. Il est le devant ajouté au derrière. Le visible et l’invisible.

Parfois, c’est tellement mieux d’aveugler son regard. De ne pas savoir ce qui s’y passe, au cœur de ce port-aux-plus-grands-paquebots-du-monde… Parait que pléthore de cadavres y séjournent dans la vase.

À la fin du port et de l’entrée de la ville, il y a comme une ligne dans l’eau, une ligne de démarcation entre l’eau douce et l’eau salée. En regardant cette ligne d’eau – d’un côté l’autre la couleur change – je me dis : voilà longtemps que je vis à Saint-Nazaire, et je méconnais le Port.

PORT : abri, anse, asile, brèche, débarcadère, escale, havre, ligne, passe, refuge, relâche.

À rase-mottes, on y voit des conteneurs alignés en d’interminables Légo rouge et bleu sur les terre-pleins. En levant les yeux, le regard se fracasse sur ces paquebot-les-plus-grand-du-monde, d’où l’on peut admirer la ville, tout entière qu’elle peut être. Déambuler sur une ville-navire, et voir une ville-navale, avec ses horizons. Le paquebot, c’est pour simplement adopter une vue d’ensemble. Voir toute la ville à partir d’une autre.

Le port est un espace d’homme. Des vrais, des tatoués. Il n’y a qu’à s’y balader à 5h00 du matin : on y croise rarement des habitants qui dansent la vie au son de musiques entraînantes, ou qui célèbrent l’amour en de longs baisers langoureux. On y croise des hommes casqués, aux chaussures de sécurité, aux gilets jaune fluo, prêts à embaucher. Ils n’attendent pas la fermeture d’un club de nuit ; ils attendent un minibus pour se rendre aux Chantiers de l’Atlantique.

MASCULIN : brutal, courageux, énergique, ferme, fort, géniteur, hardi, mâle, noble, virile (certains de ces synonymes sont utilisés de nos jours par plaisanterie).

J’aimerais saisir la part féminine de ces hommes fluorés, l’intuition qui guide leur pas, de temps en temps, leurs pleurs qui perlent de leur paupière parfois. Ils n’ont peut-être pas choisi d’œuvrer ainsi. Pas choisi de se retrouver pour certain à 3 000 km de leur chez eux. Pas choisi de se retrouver entre hommes. Pas choisi de se balader les dimanches après-midi, en bande de cinq ou six, sacs plastiques en main, à la recherche de bières polonaises ou russes dans les épiceries arabes de la ville. J’aimerais entendre les récits de ces situations probablement subies.

FÉMININ : affectueux, beau, coquet, doux, élégant, enjôleur, gracieux, joli, maniéré, maternel, raffiné, sensuel (certains de ces synonymes sont utilisés de nos jours par plaisanterie).

Je me souviens des paupières humides de celles et ceux qui regardent, postés tout le long du front de mer, le paquebot flambant neuf sortir de la forme Joubert pour glisser sur les flots. Le cœur de ville frissonne d’émotion et marche de concert vers les digues où chacun peut effleurer du regard le géant des mers qui sent encore le fer chaud. Et j’aime cet instant, même si je jalouse les habitants qui visitent cette ville-paquebot avant qu’elle nous échappe. Et puis, très vite, je me dis que non, qu’on se croit obligé de manifester exagérément sa joie de vivre à l’évocation de ces mastodontes, décidément non, je ne parviens pas à rêver l’existence de villes ambulantes, supersrtuctures habillées d’or et de commerces, qui pourraient engloutir, au fond des mers, le temps d’une fausse manœuvre, 8 000 âmes bien en vie.

Parfois, j’aimerais emprunter l’écluse entre l’île du Petit Maroc et la ville, sentir de l’intérieur le port, observer cette île étrange, terre de naissance de Saint-Nazaire, abri d’un petit village de trois cents habitants se démultipliant en un siècle. Une île comme le détachement de la jeune fille vis-à-vis de sa mère (la ville) au moment où elle devient femme par creusement de l’écluse et apparition de son bassin (dixit les psychanalystes urbains). Ces psy du béton ont même poussé le bouchon jusqu’à penser la symbolique de la base de sous-marin allemand, une architecture aveugle des constructions généralement réservés aux mauvais rêves ou à la sciences-fiction. Ce superpostpanamax de 500 mètres serait comme un enfant non désiré, issu d’un viol par les Allemands. Cette base, symbole d’un traumatisme encore bien visible, à l’image d’une balafre, exige des habitants de redoubler d’attention (et d’aménagements urbains) envers elle. D’en prendre particulièrement soin comme on prend soin d’un enfant à l’histoire sombre et chahutée.

ENFANT : ange, biquet, chérubin, citoyen, débonnaire, drôle, fruit, héritier, loupiot, mômichon, marmouse, mineur, minot, minouche, minouchet, mioche, momignard, momillon, morpion, moucheron, mouflet, moutard, naïf, natif, petit, petit-salé, pitchoun.

Saint-Nazaire, ville d’hommes, de béton et de voiture… Saint-Nazaire, ville de compétition pour le titre de Paquebot les plus gros du monde… Oui, d’accord, mais après ? Chacune des parties de la ville et de son port serait en même temps et successivement féminine et masculine. Comme il y fait nuit et il y fait jour. Comme la journée est à la fois le passé et le futur de la nuit. Tout change tout le temps. Tout dépend du moment et de l’endroit où on l’observe. Tout dépend des usages que l’on en a. Saint-Nazaire n’est pas féminin ni masculin. Saint-Nazaire est dans un mouvement d’oscillation constant et ce mouvement la définit — si un territoire peut-être définit.

Je propose tout simplement de désexualiser les endroits qui n’ont pas lieu d’être plus féminins ou plus masculins, en ôtant toutes les étiquettes qui prétendent désigner ce qu’est un endroit plus féminin et un endroit plus masculin. À ce titre, le port ne serait pas la partie masculine de la ville ; l’écluse ou le front de mer ne serait pas son entrée féminine. La longue balade urbaine du front de mer a donc vocation à continuer vers et dans le port. Tandis que certaines activités portuaires auraient vocation à se dérouler près du front de mer. Il n’est pas question de mélanger, mais d’admettre que les choses sont réversibles. Chaque endroit de la ville peut être plusieurs choses en même temps, dans un mouvement continuel. C’est l’abolition des frontières. La voie de la souplesse. L’écoute du contexte et de son propre élan. Le devenir.


Remerciement : Laurent Petit (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine – ANPU), Henri Bertaud du Chazaud et son Dictionnaire des synonymes, mots de sens voisins et contraires), Kaizen magazine, Les Abeilles & Laetitia Cordier.